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vendredi, janvier 28, 2022
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Coup d’Etat en Guinée : Deux défis majeurs pour Mamady Doumbouya

Par Moustapha Sarr Diagne

Un peu plus d’un mois après le coup d’Etat du 5 septembre en Guinée, le calme semble revenu dans ce pays. Une transition paisible a été mise en place par la junte au pouvoir mais sans que l’on puisse pour l’instant en déterminer le terme. De nouvelles instances de gouvernance seront mises en place par le nouveau pouvoir pour la gestion de la transition auxquelles, notons-le toutefois, seront exclus tous ceux qui ont peu ou prou participer à l’exercice du pouvoir sous le président déchu Alpha Condé. Le nouvel homme fort du pays, Mamady Doumbouya a prêté serment devenant ainsi officiellement le chef de l’Etat de la République de Guinée. Un nouveau Premier ministre ; issu de la société civile, a été nommé. Si la Cedeao a suspendu ses relations avec la Guinée à la suite du coup d’Etat et en raison de ce sacro-saint principe de l’organisation sous-régionale qui voudrait que ne soit point reconnus les régimes issus de coup d’Etat, le colonel Mamady Doumbouya apparaît comme l’homme qu’il faut pour le renouveau d’une Guinée ankylosée par la dictature déguisée de Condé soutenue par des puissances extérieures aux appétits gargantuesques sur les ressources minières, notamment la France, la Russie et la Chine. Si ce nouveau régime n’a pas la légalité requise pour être reconnue par les autres Etats de la Cedeao et par les institutions internationales, il a engrangé un fort capital de sympathie et une légitimité certaine auprès du peuple guinéen. Mamady Doumbouya bénéficie d’un fort soutien populaire ; beaucoup d’intellectuels de la diaspora guinéenne, fort importante et décisive dans la formation de l’opinion publique de ce pays, lui ont apporté leur soutien. Cependant, même si ces derniers affirment qu’l ne faudrait le juger que sur ses actes, tout va pour le mieux tout au moins pour le moment. Le baromètre est au beau fixe à Conakry.

Néanmoins, en matière de politique, il ne faut pas s’arrêter à ce regard du climatologue qui, dit rapidement, fait ses prévisions et se fait idée du climat en regardant, de par sa fenêtre, le temps qu’il fait ou qu’il fera demain ou dans une semaine. Mais il faudrait avoir une perspective de météorologue qui juge et jauge le climat sur le temps long. Et ce regard de météorologue posé sur la Guinée rafraîchit un peu l’optimisme des Guinéens. Mamady Doumbouya fait son baptême de feu au pouvoir en terrain miné. Il va lui falloir surmonter deux défis majeurs.

Le premier est que dans ce pays, c’est comme s’il existait deux catégories de citoyens : le militaire et le civil. La société y a toujours été prise en otage par l’armée malgré la présence au pouvoir de régimes civils sous Sékou Touré, Béavogui ou Alpha Condé. Cette armée, presque mono-ethnique sous tous les régimes, s’est toujours comportée comme une armée d’occupation sur son propre territoire, emprisonnant les opposants et les manifestant par brassées, pillant les commerçants dans les marchés, taxant les marchands au faciès, tuant, violant. Le paroxysme a été atteint, ce jour du 28 septembre, au stade éponyme où des centaines de femmes ont été violées par les militaires et des manifestants ont trouvé sous le feu de ces mêmes militaires. Jusqu’à présent impunis.

Un peuple pris en otage par son armée

Cet évènement qui s’est déroulé sous le règne du loufoque Daddys Camara est un concentré de la réalité guinéenne. C’est comme s’il existait un présupposé disant qu’il est impossible de gouverner la Guinée sans l’assentiment de l’armée si elle-même ne gouverne pas. Dans ce pays, si les militaires ne sont pas au pouvoir, c’est leur homme qui y est en dépit des élections de façade et des institutions fantoches. L’exemple d’Alpha Condé est éloquent à cet égard. Ce président, élu pour la première fois au second tour six mois après un premier tour où il était nettement devancé au premier tour grâce aux tours de passe-passe du ministre français des affaires étrangères de l’époque Bernard Kouchner, restera dans les annales africaines aux côtés de Idi Amin Dada, Bokassa et autres. Mégalomane au bord de la bipolarité, il recevait les journalistes en pyjama à l’Hôtel Georges V à Paris, se vantait de diner avec Bolloré et d’avoir des relations dans les hautes sphères des affaires et de la politique en France. Sans les fraudes électorales et l’armée à sa dévotion qui tirait à vue sur les manifestants de l’opposition, Alpha Condé n’aurait jamais pu se maintenir pendant autant de temps au pouvoir. Ce mondain de pacotille devait pourtant savoir qu’il faut savoir se lever de table avant que l’on ne desserve. Celui qui faisait précéder par le qualificatif de Docteur était l’exacte contraire de son prédécesseur Lassana Conté, tombé comme un cheveu dans la soupe du pouvoir. Conté n’était jamais destiné au pouvoir. Il fut simplement le fruit d’un compromis entre diverses cliques dans l’armée au lendemain du coup d’Etat contre Béavogui. Il fut un président sans épaisseur, sans éclat, se bornant à fumer ses « camélias » et à laisser son peuple croupir dans la misère. C’est à cette lugubre ligne que succède aujourd’hui Mamady Doumbouya. Pour faire mentir la légende, il lui faudra innover, peut-être même remiser son uniforme dans sa buanderie et parler un nouveau langage à la population civile guinéenne.

Ethnocratisme en Guinée

Le second obstacle auquel il sera confronté est quasi permanence des Malinkés au pouvoir en Guinée. Là aussi, une autre légende veut que les Peuls soient exclus du pouvoir suprême en Guinée. Si l’on excepte l’épisode tragi-comique de Daddys Camara, depuis le sanguinaire Sékou Touré jusqu’à Amady Doumbouya, les Malinkés ont toujours fait la pluie et le beau temps en Guinée pour concéder quelque peu à la métaphore climatologique. Le nouvel homme fort est issu de cette confrérie. Et c’est peut-être pour cette raison que l’ancien sous-officier de la Légion étrangère française a connu une ascension si fulgurante sous le règne de Alpha Condé. C’est aussi, hypothèse à vérifier, qu’il a mené à si bon port son affaire et réussir ce coup d’Etat de velours en Guinée. Alpaguer un président de la République dans son lit en, il fallait le faire mais aussi avoir beaucoup de complicités au sein d’une armée monocolore. Aujourd’hui, les politistes et les sociologues ont forgé un nouveau concept : l’ethnocratisme. Les dirigeants dans beaucoup de pays du Tiers-Monde sont des « ethnocrates » qui s’appuient sur leur ethnie pour accéder ou se maintenir au pouvoir. En Guinée, le fait a toujours été flagrant. Politistes et sociologues auraient gagné à jeter un regard plus insistant sur ce pays où le phénomène apparaît dans toute sa limpidité. Amady Doumbouya est Malinké. Pour impulser ce renouveau dont on attend de lui en Guinée, il lui faudra transcender cette appartenance ethnique. Tâche qui n’est aussi aisée qu’on peut le penser. C’est donc à cet exercice qu’il lui faudra, selon l’expression du philosophe allemand Frederich Nietzsche, marcher sur sa propre tête, à celui qui fait aujourd’hui ses premiers pas dans le palais présidentiel en Guinée.

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